FAMILLE  GOUBIN - POULAT                                                             

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Les poissons morts 04 Les poissons morts 02 Goubin gabriel Ange   -  extrait de les poissons morts

la table, chanta la chanson des hommes de la côte :

« Je ne regrette ni père, ni mère;
Ni même aucun de mes parents
Naviguant ma brunette;
Ni même aucun de
mes parents
Naviguant ! »

L'émotion nous prenait à la gorge et au nez. Les choses et les idées se transformaient, les mots  particulièrement semblaient
acquérir une signification nouvelle.
Certains d'entre eux perdaient de leur richesse, tandis que d'autres pauvres et comme désuets se vêtaient de parures inconnues.
Ce soir là, nous bûmes tard, car personne n'était pressé de se trouver dans la solitude. Ceux qui étaient mariés appréhendaient les minutes douloureuses devant suivre.

Le lendemain, la pluie, qui n'avait cessé de tomber avec une perversité sournoise pendant sept ou huit jours, prit de l'assurance si j'ose dire et se répandit drue et puissante, courbant les arbres, éparpillant les fleurs, s'acharnant sur la nature végétale, à l'image de l'artillerie s'acharnant sur l'humanité.
La petite voiture qui devait nous prendre avec nos bagages pour nous conduire à la gare émergea enfin de cette tornade et nous grimpâmes dedans, cependant que le cocher, enveloppant son poney d'un coup de fouet, vociférait des « oh Gast ! » à chaque ornière.
Serrés dans la carriole, nous nous taisions, la pensée déjà très loin de la Bretagne.
Soudain Asselin prêta l'oreille : « Écoutez ! » cria-t-il en prenant le cocher par le bras.
 La pluie redoublait de violence et la voiture cahotait avec un bruit de ferrailles compliquées.
— On entend, on entend... comme une clameur, dit ma femme.
— Nom de Dieu, arrête, dit Vaillant au Breton.
Le cheval s'arrêta court et alors nous entendîmes les cloches, toutes les cloches, celles de Moëlan, celles de Belon, celles de Riec, jusqu'à celles de Pont-Aven. Il y en avait de grêles, d'argentines, de fêlées, mais toutes sonnaient le tocsin à pleines volées. Ma femme se renversa sur moi et se mit à pleurer.


Au loin, au bord de la lande, deux vieilles à coiffes se signèrent en nous apercevant.(6)

— La guerre est déclarée, dis-je.
Le Breton fouetta son cheval, la voiture bondit sur les cailloux et nous ne tardâmes pas à pénétrer dans la grande rue de Moëlan.
Le village paraissait en fête. A la porte de la mairie le drapeau tricolore avait été amené.

Les hommes se pressaient pour prendre conseil, les terriens avec leurs habits des dimanches, portant le chapeau enrubanné de velours et bouclé d'argent, et les inscrits, déjà revêtus de leur uniforme de matelots, le sac de toile blanche jeté sur l’épaule.
Une section d'infanterie en tenue de campagne débarquait des caisses en forme de cercueil, des caisses de fusils. Les soldats avaient le manchon bleu sur le képi. Ils parlaient peu. Personne ne parlait d'ailleurs.








Le train qui nous emmène vers Toul démarre lentement, au milieu des cris, des hurlements, des vociférations et acclamations de toutes qualités.

(6) Ma grand-mère m'a raconté qu'à la belle saison, au  jour prévu de leur arrivée, une charrette allait chercher à Moëlan la bande de joyeux artistes et leurs petites amies à leur descente du train, pour les conduire jusqu'à Brigneau. Ayant déjà arrosé à de nombreuses reprises les vacances qui commençaient, on les entendait arriver de loin. Si bien qu'au passage de la charrette, les paysannes se signaient et faisaient rentrer les enfants à l'intérieur des maisons, avec interdiction de regarder par la fenêtre...
Il n’est donc pas impossible que Mac Orlan se soit mépris sur les véritables pensées de ces  « deux vieilles à coiffe » !

LA GUERRE DE 1914-1918